The ` me spe ´ cial – Eradication de la poliomye ´ lite Editoriaux
La poliomye ´ lite entre la guerre et la paixV Kenneth Bush1 Le principal obstacle a ` l’e ´ radication de la poliomye ´ lite n’est pas technique. Apre ` s onze anne ´ es d’efforts, il semble bien qu’on soit parvenu au niveau de compe ´ tences techniques requis : l’e ´ radication de la poliomye ´ lite de vastes re ´ gions de la plane ` te est la ` pour le confirmer. Mais c’est la guerre – ou plus pre ´ cise ´ ment la violence arme ´ e –, comme en te ´ moigne la pre ´ valence de cette maladie dans certains pays touche ´ s par les conflits, qui repre ´ sente une menace re ´ elle. En Afrique, citons plus particulie ` rement l’Angola, le Libe ´ ria, la Re ´ publique de ´ mocratique du Congo, la Sierra Leone, la Somalie et le Soudan me ´ ridional ; et en Asie, l’Afghanistan et le Tadjikistan. Si cette violence arme ´ e repre ´ sente un tel obstacle aux efforts d’e ´ radication, c’est parce qu’elle e ´ volue et qu’elle laisse bien peu de latitude a ` l’action sanitaire ou humanitaire. Qu’il s’agisse de l’Afghanistan, de la Bosnie ou encore du Rwanda, les conflits d’aujourd’hui sont de « sales » conflits qui reposent essentiellement sur la terreur. Non seulement les bellige ´ rants visent syste ´ matiquement les civils – y compris les enfants –, mais ils utilisent des me ´ thodes d’intimidation qui leur permettent d’exercer une mainmise sociale, politique et territoriale : tactique de la terre bru ´ e pour affamer les populations ˆ le civiles et de ´ truire l’infrastructure, agressions a ` la machette, tortures sexuelles, viols collectifs, « purification » ethnique et sociale, ge ´ nocide. Une e ´ tude sue ´ doise re ´ cente estime a ` 84 % le pourcentage des pertes civiles dans les conflits actuels, contre 15 % au cours de la premie ` re guerre mondiale et 65 % au cours de la seconde (1). ˆtre de tels Les pays qui ont e ´ te ´ le the ´a conflits ont vu de vastes ressources, a ` la fois ˆ tre de e ´ conomiques et humaines, e ´ tourne ´ es a ` des fins militaires. Souvent, les pays touche ´s se trouvent dans un e ´ tat de de ´ labrement e ´ conomique et social complet. Si une « victoire » e ´ tait un jour remporte ´ e, elle serait de toute e ´ vidence vide de sens. Dans ce type de conflits, il n’y a pas de vainqueurs, il n’y a que des victimes. Dans leurs articles, R. Tangermann et al. (2) et F. Valente et al. (3) s’interrogent : comment continuer a ` contribuer au de ´ veloppement dans un tel climat de violence ? S’agissant de l’e ´ radication de la poliomye ´ lite, il est surprenant de constater qu’elle a eu effectivement une incidence favorable sur le de ´ veloppement malgre ´ l’e ´ tat de guerre. La sante ´ de l’enfant, en effet, peut devenir l’objectif supe ´ rieur vers lequel convergent toutes les forces, quel que soit le camp, pour susciter cet esprit de coope ´ ration ne ´ cessaire a ` toute campagne de vaccination. Le Cambodge, El Salvador, le Liban et les Philippines en sont des exemples frappants : certains s’en inspireront, d’autres (comme c’est trop souvent le cas) les rejetteront. Dans ce contexte, s’il s’agit d’e ´ valuer les re ´ percussions que ce climat de violence peut avoir sur les initiatives de vaccination, il est tout aussi important d’e ´ tudier l’incidence de ces initiatives sur les conflits, car ˆ tre la ce pourrait e ` ce qui permettra d’expliquer comment de telles interventions sont possibles au cœur des conflits. C’est la ` un point important, non seulement pour l’e ´ radication de la poliomye ´ lite, mais aussi pour la re ´ alisation d’objectifs sanitaires plus vastes, voire l’instauration d’un semblant de paix durable. Il est a ` peu pre ` s certain que l’initiative d’e ´ radication de la poliomye ´ lite a eu une incidence sanitaire profonde dans les zones touche ´ es par les conflits comme dans les autres. En de ´ pit des circonstances difficiles, les succe ` s obtenus ont de ´ passe ´ tout ce que l’on pouvait espe ´ rer. Ainsi, les journe ´ es nationales de vaccination organise ´ es en Re ´ publique de ´ mocratique du Congo du 13 au 15 aou ˆ t 1999 ont couvert, selon les estimations, 80 % des quelque 10 millions d’enfants dans le pays. Malgre ´ les combats qui se sont de ´ roule ´ s dans le nord-est, a ` Kisangani, 91 % des enfants de cette ville ˆ tre vaccine ont pu e ´ s en septembre et octobre ˆ me, a 1999. De me ` Sri Lanka – pour la cinquie ` me fois depuis que le conflit a de ´ ge ´ ne ´ re ´ en 1984 – des « journe ´ es de calme » ont e ´ te ´ instaure ´ es afin que tous les enfants du ˆ tre vaccine pays puissent e ´ s (2). Ainsi, pendant quatre jours, les forces gouvernementales et anti-gouvernementales ont de ´pose ´ leurs armes pour que la campagne puisse avoir lieu. Selon certains experts, ˆ tre aujourd’hui indemne Sri Lanka pourrait e de poliomye ´ lite (4). ˆt sans conteste l’inciSi l’on reconnaı dence sanitaire de ces journe ´ es de vaccinaˆt en revanche moins le ro ˆ le tion, on reconnaı de ces journe ´ es dans la construction de la paix. Pourtant, les agents de de ´ veloppement sont de plus en plus conscients que les journe ´ es de vaccination peuvent contribuer aux efforts de paix. Ainsi, dans le district de Batticaloa, a ` Sri Lanka, l’instauration de « journe ´ es de calme » sur le front a favorise ´, par-dela ` les clivages politiques et ethniques, la mise en place informelle d’importants moyens de communication et de coope ´ ration ; ces moyens ont, semble-t-il, joue ´ un ˆ le de ro ´ terminant dans les ne ´ gociations qui ont permis le re ´ tablissement de l’e ´ lectricite ´ dans la re ´ gion. En Somalie, la population ayant demande ´ que les enfants soient vaccine ´ s, les chefs locaux ont entrepris le de ´ minage des routes afin d’en permettre l’acce ` s aux e ´ quipes de vaccination ; par ailleurs, des de ´ crets ont e ´ te ´ publie ´ s bannissant les armes les journe ´ es de vaccination, tous ces facteurs contribuant, directement ou indirectement, a ` la consolidation de la paix. Il y a des anne ´ es, l’e ´ conomiste Albert Hirschman a parle ´ de « chausses-trapes » (5). Il de ´ signait par la ` toute une se ´ rie d’obstacles, de proble ` mes et d’e ´ cueils qui viennent se mettre en travers d’un projet et qui, « si nous les avions pressentis », nous auraient dissuade ´ s de rien entreprendre. Dans le contexte de la campagne d’e ´ radication de la poliomye ´ lite, la guerre est une chausse-trape de taille si ce n’est plus un secret, mais elle ˆ cher de re ne doit pas nous empe ´ aliser le but que nous nous sommes fixe ´, e ´ radiquer Bulletin de l’Organisation mondiale de la Sante ´ Recueil d’articles No 3, 2000
Editorial publie ´ en anglais dans Bulletin of the World Health Organization, 2000,78 (3) : 281-282. 1 Charge ´ de recherche, Centre for Foreign Policy Studies, Dalhousie University, Halifax (Canada). Adresse actuelle : 14, chemin Colladon, CH-1209 Gene ` ve (Suisse). Re ´ f. : 99-0424 76 #
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Organisation mondiale de la Sante ´ , 2000
La poliomye ´ lite entre la guerre et la paix la poliomye ´ lite de la surface de la terre. ˆtre mot est ici ´ Le maı eradiquer – non pas ˆtriser, ni endiguer. Cette noble re ´ duire, ni maı ´alisable, nous et candide ide ´ e, aujourd’hui re ˆ tre a aidera peut-e ` nous projeter, non plus comme une constellation d’Etats e ´ gocentriques, mais comme une ve ´ ritable communaute ´ mondiale. Au terme du sie ` cle le plus sanglant du mille ´ naire, ce ne serait pas la ` une mince victoire. n
Bibliographie 1. SIPRI yearbook 1999: armaments, disarmament and international security. Oxford, Oxford University Press, 1999. 2. Tangermann R et al. Eradication of poliomyelitis in countries affected by conflict. Bulletin of the World Health Organization, 2000, 78 (3) : 330-338. (Le re ´ sume ´ de l’article figure a ` la page 226 du pre ´ sent Recueil.) 3. Valente F et al. Massive outbreak of poliomyelitis caused by type-3 wild poliovirus in Angola in 1999. Bulletin of the World Health Organization, 2000, 78 (3) : 339-346. (Le re ´ sume ´ de l’article figure a ` la page 227 du pre ´ sent Recueil.) 4. Hull HF. « Fighting Stops for Polio Immunization » mis a ` jour, 14 de ´ cembre 1999. (http://www.who.int/inf/polio.html) 5. Hirschman O. Development projects observed. Washington DC, Brookings Institution, 1967.
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