SOIXANTE ET UNIEME ASSEMBLEE MONDIALE DE LA SANTE Point 4 de l’ordre du jour
A61/DIV/6 26 mai 2008
Allocution prononcée à la Soixante et Unième Assemblée mondiale de la Santé par le Révérend Desmond Mpilo Tutu, Archevêque émérite du Cap et lauréat du Prix Nobel Genève, mardi 20 mai 2008
Merci Monsieur le Président de cette présentation. Madame le Directeur général, votre Altesse royale, Excellences, Mesdames et Messieurs les Ministres de la Santé, Mesdames et Messieurs les délégués du monde entier, mes chers amis, Quel immense privilège et quel grand honneur de m’adresser à vous. Vous vous attendez certainement à un miracle. Vous vous attendez certainement à un miracle car je suis prédicateur et vous avez placé ce prédicateur face à un public captif, vous lui avez donné une tribune et vous vous attendez à ce qu’il soit bref. Alors là, ce serait vraiment un miracle ! Ça me rappelle l’histoire d’un enfant qui est venu à l’église avec sa mère. Dans l’église, il y avait une lampe rouge. Après avoir attendu un bon moment que le prédicateur s’arrête de parler, l’enfant a demandé à sa mère : « Dis, maman, quand la lampe sera verte, on pourra rentrer à la maison ? ». J’espère que vous ne réagirez pas comme lui. C’est un grand honneur d’être ici, tout particulièrement en cette année qui marque le soixantième anniversaire de la création de l’OMS. L’Organisation mondiale de la Santé est la principale institution mondiale qui s’intéresse à la santé et la gardienne du droit de chacun à posséder le meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre. A mon arrivée ici, je ne me sentais pas très bien. En fait, pas bien du tout. Et l’OMS a été à la hauteur de sa réputation. J’ai été soigné par le Directeur du Service médical et de Santé, le Dr Pascale Gilbert-Miguet, et me voici devant vous aujourd’hui ! Applaudissons-la bien fort. Je peux vous dire que je vais beaucoup mieux. Et si pendant mon discours j’ai l’air de dire des choses intelligentes, vous devez savoir que c’est grâce au Père Ted Karpf. Quand je ne suis pas trop mauvais, c’est probablement que je prononce les paroles de Ted. Cette année est une année exceptionnelle car elle marque aussi le soixantième anniversaire de la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le trentième anniversaire de la Déclaration d’Alma-Ata sur les soins de santé primaires et le septième anniversaire de la Déclaration d’Abuja, en vertu de laquelle les chefs d’Etat africains se sont engagés à consacrer 15 % de leur budget national à la santé.
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Les sujets importants dont nous pourrions discuter ensemble ne manquent donc pas. J’ai reçu un courrier de Consumers International me demandant d’aborder le sujet dont son Altesse royale a parlé, l’obésité de l’enfant. Consumers International affirme qu’au niveau mondial, 22 % des enfants de moins de cinq ans présentent une surcharge pondérale. Et au Conseil oecuménique des Eglises, quelqu’un m’a dit qu’il serait bon de parler de la terrible situation des enfants qui vivent avec le sida. Il m’a donné un tee-shirt et m’a demandé si je pouvais le porter. Mais ce tee-shirt ne va pas bien avec le violet. Je ne sais que choisir. Mais chaque fois que j’ai pensé aborder un sujet, j’ai été bien obligé d’admettre qu’il serait quelque peu présomptueux de ma part de vous parler de questions de santé alors que c’est vous les spécialistes et que vous avez à votre disposition d’innombrables experts à qui vous pouvez faire appel pour obtenir des informations précises dans votre domaine de compétence. J’ai pensé qu’il serait moins présomptueux et mieux à propos d’aborder des questions relevant de mon propre domaine de compétence – la spiritualité, la religion ou l’éthique. Je m’exprimerai alors probablement avec plus d’assurance et peut-être quelque autorité. En me penchant à nouveau sur votre histoire et votre Constitution, je constate qu’il manque encore quelque chose au droit à la santé. La santé, ce n’est pas seulement le bien-être physique, mental et social, mais aussi le bien-être spirituel. Je vais essayer de m’expliquer. L’un de mes ouvrages de bandes dessinées favoris s’intitule « My God » [Mon Dieu], du dessinateur Mel Calman, aujourd’hui décédé, qui travaillait au journal londonien The Observer. L’un de ces dessins montre Dieu quelque peu déconcerté et disant : « Mince, je crois que j’ai perdu mon exemplaire du plan divin ! ». Compte tenu de la situation dans le monde, on nous pardonnera de douter de l’existence même de ce plan. Certaines régions sont frappées par de terribles inondations alors que d’autres connaissent des sécheresses destructrices. Dieu n’aurait-il pas pu mieux organiser les choses afin qu’il y ait suffisamment d’eau pour tous et partout ? Et puis il y a toutes les catastrophes provoquées par la tyrannie et l’oppression imposées par l’homme. La liste des malheurs est interminable. Il y a les longs convois de réfugiés dépenaillés fuyant les catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme. Il y a les victimes du racisme, des conflits ethniques et de la xénophobie – et n’est-ce pas horrible de lire ce qui se passe dans mon pays ? Et au-dessus de nos têtes plane la menace du changement climatique et de la dégradation écologique, dont les tsunamis, les cyclones et les ouragans sont les signes. En outre, vous devez être particulièrement au fait des ravages causés par les maladies – la tuberculose, le paludisme, le VIH/sida, l’onchocercose, la poliomyélite, le choléra –, mais aussi par la mortalité infantile et les affections maternelles, dont a parlé si éloquemment son Altesse royale et dont un grand nombre sont entretenues par la pauvreté, des malheurs provoqués par le décès d’enfants qui auraient pu être sauvés à peu de frais s’ils avaient été vaccinés, et des souffrances causées par les nombreuses maladies dues au manque d’eau salubre, de moyens d’assainissement corrects et de logements décents. Le mal vient aussi parfois du fait que, délibérément ou sous le poids de la bureaucratie ou de la corruption, nous ne fournissons pas les médicaments nécessaires pour guérir. N’oublions jamais qu’en tant que hauts responsables gouvernementaux, nous avons le devoir de combattre l’ignorance, de rétablir la justice et de défendre la liberté afin de garantir la paix et de favoriser la santé. Nombre de maladies et de souffrances pourraient être évitées si les gouvernements en avaient la volonté – la campagne « 15% Now » appelle les chefs d’Etat africains à honorer leurs engagements et à éviter ainsi le décès de huit millions de leurs citoyens. 2
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Il y a aussi ces dirigeants qui ruinent la santé et le bien-être de leurs peuples. Dans ces pays, même les enfants sont enrôlés dans l’armée comme soldats et les parents regardent, impuissants, leurs enfants mourir soit parce que les médicaments sont devenus inefficaces faute d’électricité, et donc de réfrigération, soit parce qu’ils sont retenus à des postes de contrôle et arrivent trop tard à l’hôpital, quand ils y arrivent. Mes chers amis, on ne peut dissocier la santé des effets mortels de la terreur, de l’oppression et de la tyrannie. Nous vivons une époque insensée. Le mal est réel et rampant. En Afrique du Sud, les membres de notre Commission de la vérité et de la réconciliation ont été bouleversés par les témoignages sur les atrocités commises. « Nous lui avons donné du café auquel nous avons mélangé des somnifères et nous lui avons tiré une balle dans la tête. Puis nous avons incinéré son corps. Il faut 7 à 8 heures, donc en attendant nous avons fait un barbecue et nous avons bu de la bière ». Nous nous demandions comment les personnes qui avaient commis ces actes avaient à ce point perdu leur humanité. On en était arrivé à pouvoir incinérer un corps humain. A pouvoir incinérer un corps humain et préparer un barbecue. A pouvoir incinérer un corps humain et boire de la bière. Nous avons bien sûr compris que cela témoignait malheureusement de la terrifiante capacité que nous avons tous à faire le mal. Ceux qui soutenaient Hitler n’avaient ni cornes ni queue. C’étaient des êtres humains comme vous et moi, souvent même des gens importants et respectés dans leur entourage. Oui, nous pouvons tous tomber aussi bas. Mais heureusement, l’histoire ne s’est pas arrêtée là et ce n’en était même pas la partie la plus importante. Heureusement, fort heureusement, il y a eu une autre facette, glorieuse. Nous avons été témoins de gestes extraordinaires de magnanimité de la part des victimes des pires atrocités, de gens qui auraient dû être rongés par l’amertume et la soif de vengeance. Nous avons vu comment, en public, ils pardonnaient à leurs bourreaux et leurs disaient des paroles généreuses puis les étreignaient. C’est alors que nous avons compris que, oui, nous sommes capables de faire le mal mais heureusement, fort heureusement, je le répète, nous avons cette capacité extraordinaire à faire le bien. Au début de cette année, le groupe que nous formons, appelé « the Elders » (les aînés), s’est rendu au Darfour. Les descriptions que nous en faisons ne peuvent témoigner que très partiellement de l’horreur que nous avons trouvée là-bas. Nous avons eu une réunion avec les personnes déplacées et ce qui nous a bouleversés, vraiment bouleversés, c’est qu’elles pouvaient encore rire. Quel exemple surprenant de la résilience de l’esprit humain dans des situations si terribles ! Les hommes musulmans étaient vêtus de costumes blancs – d’une blancheur éclatante. Dans les conditions sordides qui étaient les leurs, j’ai cherché des yeux et me suis demandé où ils pouvaient trouver l’eau. Tout cela témoigne de l’étonnante capacité de l’esprit humain, de la capacité de l’homme à rire, à s’accrocher à sa dignité et à son estime de soi, à refuser de se considérer comme une victime, ou d’être pris en pitié. Et puis nous avons été impressionnés par une autre caractéristique de ce paysage désolé – le miracle de la présence des travailleurs humanitaires qui sont remarquables. Il s’agissait de citoyens venus de différents pays dont la plupart auraient pu vivre dans la sécurité et le confort dans leur pays d’origine. Mais non, ils étaient là, certains revenant plusieurs fois dans ces lieux désolés, particulièrement dangereux, où ils courent le risque d’être kidnappés ; et malheur à la victime s’il s’agit d’une femme, exposée à la menace de viols, voire pire. Et cependant, cependant, ils étaient là, là comme ailleurs, dans un si grand nombre d’autres endroits du monde où l’on souffre du fait de catastrophes naturelles ou de catastrophes causées par l’homme. Ils étaient là, faisant preuve d’un dévouement et d’un engagement étonnants, vous rendant fier de l’être humain. Bon nombre de ceux que vous représentez se trouvent parmi ces travailleurs humanitaires sensationnels en qualité de médecins, d’infirmiers ou d’ambulanciers ; ils offrent leurs services en tant que citoyens du monde, font don de leur personne pour compter parmi ceux qui soulagent les victimes de catastrophes provoquées par l’homme. Une telle bonté, une telle compassion, 3
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un tel souci de son prochain sont fantastiques, sensationnels ! Ils s’inscrivent dans le prolongement du projet divin d’apaiser les souffrances d’un monde brisé et blessé ; de guérir ceux qui sont aliénés et qui souffrent. Vous tous, y compris ces gens fantastiques qui font partie des ONG partout dans le monde, vous tous qui contribuez à alléger les souffrances, vous êtes des alliés de Dieu pour faire de ce monde un monde meilleur – plus compatissant, plus charitable, plus soucieux du bien-être d’autrui et plus généreux. Dans la tradition d’Abraham, il existe l’idée que Dieu a délibérément créé un monde imparfait, de façon à ce qu’il puisse nous faire tous participer à la construction d’un monde parfait. Lorsque nous luttions contre la brutalité de l’apartheid, nous nous efforcions de soutenir le moral et l’espoir de notre peuple dans ce qui semblait un combat inégal en lui rappelant que notre univers est un univers moral, qu’il est impossible que le mal, l’injustice, l’oppression puissent jamais avoir le dernier mot. « Hé », disions-nous « C’est là le monde créé par Dieu et c’est Dieu qui commande. » Parfois, vous aviez envie de murmurer à l’oreille de Dieu : « Seigneur nous savons que c’est vous qui commandez, mais pourquoi ne pas nous le montrer plus clairement ? ». Oui, le mal n’aura pas le dernier mot. La bonté, la compassion, l’amour, la justice, le rire, le souci d’autrui prévaudront et triompheront de leurs funestes contraires. Les tyrans, les dictateurs, les coupables d’injustice et d’actes d’oppression peuvent se pavaner sur la scène comme des coqs dans une basse-cour. Mais cela ne fait aucun doute, leur heure viendra ; ils mordront la poussière, et le feront de façon ignominieuse. Tel est le verdict de l’histoire – les tyrans, les despotes, les partisans de l’apartheid, etc., etc. – où sont-ils maintenant ? Non, non, ne nous réjouissons pas. Comme en témoignent des générations, il est toujours possible de changer les choses. Nul n’est sans espoir, c’est-à-dire qu’il existe toujours un espoir ou un remède. Il n’existe pas de circonstances qui ne puissent être retournées par les êtres humains et leurs capacités naturelles à l’amour. Il est essentiel que le monde voie que de telles idées peuvent se traduire en actes grâce aux engagements de l’OMS, au nom de tous les peuples, de toutes les communautés et de toutes les nations. Parce que nous avons besoin les uns des autres pour être véritablement libres ; pour devenir humains et jouir du bien-être spirituel de notre existence, en relation avec Dieu et les uns avec les autres. Lorsque nous examinons le droit à la santé, nous ne pouvons nous empêcher de noter que cet objectif mondial porte les espoirs et les aspirations de tous les peuples de la terre. Il implique aussi que l’OMS protège et guide les nations – les Etats Membres, comme vous les appelez – en protégeant leurs citoyens et en garantissant le droit à la santé pour tous. C’est un engagement sacré et solennel – une promesse que vous vous devez de tenir. Laissez-moi vous remercier pour la ténacité de cet engagement et ce qu’il représente pour plus de six milliards d’habitants de la planète. Je suis réellement reconnaissant, comme nous le sommes tous en Afrique, parce que votre Directeur général s’est d’ores et déjà fait le partenaire de Dieu dans son oeuvre de création en s’attaquant aux énormes problèmes sanitaires de l’Afrique et à la santé des femmes et des filles, en faisant de ceux-ci vos priorités essentielles. Imaginez, je vous le demande, que le berceau de l’humanité – du fait des maladies, des conflits et de la destruction – soit finalement destiné à devenir sa tombe ? Nous ne pouvons pas perdre l’Afrique ! Comme nous le chantons souvent dans nos lieux de culte : « Que Dieu bénisse l’Afrique. Qu’il guide ses leaders. Qu’il protège ses enfants. Qu’il lui accorde la paix. ». C’est une pieuse coïncidence que tout près d’ici le Conseil oecuménique des Eglises soit également en train de célébrer son soixantième anniversaire. L’OMS et le COE partagent tous deux une mission commune vis-à-vis du monde : protéger et restaurer le corps, l’esprit et l’âme. Il est 4
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important de noter que c’est aussi le quarantième anniversaire de la Commission médicale chrétienne, dont les valeurs et l’expérience dans le domaine des soins de santé primaires ont inspiré et permis de concevoir les Directives de l’OMS de 1974 pour les soins de santé primaires, qui ont été réaffirmées à Alma-Ata. Comme vous le voyez, la foi et la santé ont marché main dans la main depuis longtemps. La santé n’est pas seulement le fait d’être libre de toute souffrance et de toute maladie mais, comme l’affirme votre Constitution : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. ». Ces mots sont l’écrin de votre principale raison d’être ici et sous-entendent que nous avons quelque chose à partager dans notre engagement vis-à-vis du monde, ensemble. Peut-être serait-il bon pour nous de reconnaître aussi qu’il y a une relation intrinsèque entre Dieu et l’humanité, qui peut être reconnue comme un « bien-être spirituel » ? Peut-être, un jour, cette idée du bien-être pourra-t-elle être introduite dans la définition de la santé de l’OMS ? Vous êtes les gardiens du rêve de la « santé pour tous ». Vous avez la possibilité et la responsabilité de faire du monde un endroit où règne la santé. C’est à vous qu’il incombe de veiller à la justice : dans la répartition de la richesse d’un pays pour la santé ; dans la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement ; mais aussi pour sauver vos populations, leur permettre de prospérer et de bâtir des nations en bonne santé ! Dieu nous regarde. Les peuples nous regardent. Vous êtes chargés d’aller sécher les larmes sur les visages et de donner à ces vies un nouvel élan, et le dessein de parvenir à la paix. J’ai parfois imaginé que Dieu, se penchant sur le gâchis que nous avons fait, se demandait : « Mais pourquoi les ai-je créés ceux-là ? » et qu’il se mettait à pleurer. Puis il nous regardait à nouveau et vous voyait, vous, ainsi que tous ceux qui souhaitent l’aider à changer ce monde, à le rendre meilleur et, oui, un sourire commençait à éclairer son visage comme le soleil après la pluie, et Dieu disait : « Ah, oui, oui, voilà pourquoi je les ai créés, pourquoi j’ai eu raison de le faire. » Et un petit ange, l’avez-vous remarqué, ce petit ange ? Le petit ange allait essuyer les larmes qui coulaient des yeux de Dieu. Et Dieu disait : « Veux-tu m’aider, veux-tu bien m’aider à réaliser mon rêve : que tous mes enfants sachent un jour qu’ils sont les frères et soeurs d’une même famille, la famille humaine, la famille de Dieu – veux-tu m’aider s’il te plaît, m’aider à faire de ce monde un monde plus compatissant ? Veux tu bien m’aider à le rendre plus charitable, m’aider à le rendre plus soucieux du bien de chacun ? M’aideras-tu ? M’aideras-tu ? Voudras-tu bien m’aider ? »
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