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La ciguatera aux îles Marquises : aspects cliniques et épidémiologiques

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Bull. Org. mond. SanteJ 1973, 49, 67-73 Bull. Wid Hith Org. La ciguatera aux lies Marquises : aspects cliniques et epiddmiologiques* R. A. BAGNIS 1 Aucune etude statistique veritable du phenomene ciguaterique dans un ensemble geo- graphique homogene n'a jamais ete publiee. Les fles Marquises offrent actuellement un exemple patent et inquidtant de morbidite ciguaterique elevee au sein d'une population tirant de la mer la quasi-totalit de son alimentation en profteines animales. Sur le plan pathogenique, laflambee d'ichtyosarcotoxisme observee dans cette region pose le probleme de la sensibilisation des malades intoxiquis une premiere fois, non seulement aux prote$ines pisciaires mais aussi aux proteines animales en ge'ne'ral, eclairant d'un jour nouveau l'aspect clinique de la maladie. Enfin, elle met en reliefune ende6mie meconnue dont les recrudescences sont souvent lieWes t la biode'gradation du milieu marin tant par des agressions naturelles qu'artificielles, d'origine humaine. Les intoxications par poissons veneneux consti- tuent l'une des principales causes de morbidite dans de nombreuses regions insulaires tropicales du Paci- fique (Randall, 1958; Banner, 1967; Halstead, 1967; Niaussat et al., 1967; Bagnis et al., 1970; Bagnis, 1970). Leurs manifestations cliniques ont pris aux iles Marquises, ces dernieres ann6es, une allure de gravit6 et de chronicite toute particuliere en m8me temps que les caracteres 6pidemiologiques 6voluaient dans le sens d'une multiplication des esp&es incrimi- n6es et d'une extension des lieux toxicogenes. Ces faits ont suffisamment inquiete les Services de Sant6 publique de la Polyn6sie fran9aise pour qu'une 6tude statistique precise du ph6nomene soit mise en aeuvre. Ce sont les resultats de cette 6tude, r6alisee du 4 au 22 f6vrier 1972 par la Section d'Oc6anographie m6dicale de l'Institut de Recherches Louis Malard6 de Papeete C(ahiti), qui sont exposes ci-apres. On designe par le terme ( ciguatera * une affection sevissant dans les mers chaudes, caract6ris6e par des manifestations neurologiques, cardio-vasculaires, gastro-intestinales et ost6o-musculaires, toutes tres variables, consecutives a l'ingestion de certains pois- sons frais habituellement comestibles. * Travail de la Section d'Oc6anographie medicale de l'Institut Louis Malard6 (Directeur J. Laigret), Papeete, Tahiti; avec la collaboration technique de S. Th6venin, J. Bennett, F. Nanai et G. Jacquet, respectivement techniciens de laboratoire, d'6pid6miologie et d'animalerie. 1 Medecin du Service de Sant6 des Armees; Chef de la Section d'Oc6anographie m6dicale de l'Institut Louis Malard6, Papeete, Tahiti, Polyn6sie frangaise. L'archipel des lies Marquises est situ6 entre 1380 20' et 140° 30' de longitude W, d'une part, 7° 50' et 100 35' de latitude S d'autre part. f1 se compose d'un certain nombre d'iles et d'ilots separes en deux groupements g6ographiques distincts: - le premier, au nord-ouest, comprenant quatre iles principales: Ua-Huka, Nuku-Hiva, Ua-Pou, Eiao, et plusieurs ilots ou bancs; - le deuxieme, a 60 milles au sud-est, comprenant quatre iles principales: Fatu-Hiva, Hiva-Qa, Tahua- ta, Motane, et plusieurs ilots ou rochers. Les iles Marquises, d'origine volcanique, ont un relief tourment6 et des cOtes abruptes d6chiquet6es a l'est, oiu elles sont battues constamment par les vents et la houle. Aucun recif-barriere ne les entoure. Cependant des constructions coralliennes existent, constituant par places de v6ritables r6cifs frangeants. Elles sont litteralement compartimentees en un cer- tain nombre de vallees par les chaines de montagnes secondaires qui descendent vers la mer A partir d'une chaine centrale. Les vall6es constituent les seules baies sur les c6tes. A l'int6rieur des terres, elles se relient parfois entre elles par de hauts plateaux. Quelques-unes sont arros6es de rivieres permanentes, mais la plupart des cours d'eau sont de r6gime torrentiel et n'apparaissent qu'avec les pluies. Les sources sont extremement nombreuses et souvent abondantes. Le climat des iles Marquises est caracteris6 par une temperature legerement superieure A celle de Tahiti, 3088 - 67 68 R. A. BAGNIS et de faible amplitude annuelle (26 A 30°C). La saison fralche varie avec l'orientation des c6tes et correspond aux pluies saisonnieres apport6es par les alizes d'est. La fiore terrestre est surtout developpee dans les vallees, et la faune limit6e quelques especes. La ciguatera aux iles Marquises est connue depuis fort longtemps deja. Les rapports initiaux concernant les poissons des iles Marquises, rediges par les pre- miers missionnaires au d6but du 19e siecle, font etat du malaise)> que peut procurer l'ingestion de certains poissons peches dans certaines baies en certains moments de l'annee. semble meme qu'elle sevisse i l'6tat end6mique, soumise episodiquement a des recrudescences, gen& ralement rythmees par des facteurs climatiques natu- rels ou biologiques plus ou moins faciles a objectiver dans le temps, facteurs dont les effets entraement l'alteration transitoire du milieu sous-marin ambiant. A ces agressions naturelles de certains biotopes s'ajoutent parfois des < traumatismes> d'origine humaine lies a l'evolution du mode de vie insulaire avec action de plus en plus frequente et n6faste de l'homme sur le domaine aquatique. Le programme de travail avait pour but d'obtenir le maximum d'informations sur les aspects cliniques, la morbidite, les esp&ees v6n6neuses et les zones toxicogenes dans l'ensemble de l'archipel. Des circonstances tout A fait exceptionnelles, tant sur le plan du transport que sur celui des conditions met6orologiques, ont permis de recueillir des donnees precises concernant 24 villages sur les 27 habites de facon permanente et 28 lieux de peche. MtTHODES Des le debarquement dans un village, des contacts 6taient pris avec le Chef du District, le responsable du poste medical 6ventuel et quelques pecheurs afin de s'informer de l'importance du phenomene cigua- terique, des lieux de p&ehe dangereux et des especes veneneuses. Ensuite les activit6s se deroulaient, d'une part au village, d'autre part en mer. A terre, dans chaque village dote d'une infirmerie ou d'un poste de secours medical, nous avons pro- c6d6 au d6nombrement des cas officiellement obser- v6s par le responsable. Mais ces chiffres ne donnent pas toujours un reflet exact de l'importance du ph6nom6ne. Les formations sanitaires n'existant pas dans chaque vallee, les malades des villages 6loignes rencontrent souvent de grandes difficult6s pour consulter. D'autres preferent se traiter a domicile avec des remedes locaux A base de plantes medici- nales et echappent ainsi ai l'investigation medicale. Aussi nous avons essaye chaque fois que cela a et6 possible de proceder a l'interrogatoire du maximum de personnes en suivant le recensement etabli maison par maison, pour chaque village, par la section Filariose de l'Institut Louis Malard6. L'enquete a porte sur l'annee 1971. Dans chaque famille, les personnes adultes presentes 6taient interrogees sepa- rement et invit6es a fournir des informations sur l'ensemble de la maisonnee: nombre d'intoxications pendant l'annee, nombre de personnes touchees au sein de chaque famille, noms vemaculaires des poissons en cause, lieux et methodes de peche, habitudes alimentaires, allure et gravite des manifes- tations cliniques. Des donnees sur les antecedents ciguateriques tant personnels que regionaux ont ete recueillies egalement. Chaque membre de la famille a ete repertorie suivant son identification sur le # Fichier Filariose #. L'ensemble des informations a ete reuni sur une . fiche par maison )) etablie a cet effet. En mer, iR a e proced6 dans les zones de peche habituellement frequentees, a proximit6 des villages habites, a la capture systematique des especes le plus souvent signalees ciguat6rigenes afin de les tester sur l'animal de laboratoire. Apres la peche, les specimens recueillis 6taient rapidement fiches, condi- tionnes dans des sacs en plastique et stockes a - 30°C dans les congelateurs du bateau. EXPLOITATION DES RESULTATS Morbidite ciguaterique Nous avons essay6 d'etablir des comparaisons entre les chiffres des rapports officiels (figurant donc dans les statistiques de la Sante publique) et ceux obtenus par un sondage aussi complet que possible aupres des habitants des diverses valles visitees. Par cette demiere methode, nous avons recueilli des informations concernant 4568 habitants sur les 5059 officiellement recens6s (soit 90% de la population) dont le detail est note dans le tableau 1. A l'analyse de ce tableau, on constate un certain nombre de faits: - les chiffres recueillis par sondage sont entre 1,3 et 11,6 fois superieurs aux chiffres officiels; - si l'6cart maximal enregistre a Ua-Huka n'est pas tres significatif car l'ile est encore tres peu touchee par la ciguatera, le rapport de 11 note A LA CIGUATERA AUX iLES MARQUISES 69 Tableau 1. Morbidit ciguat6rique aux iles Marquises a lies PT PR Pi PS NCS NCO TIO (%) TIS (%) Ua-Pou 1 440 1 440 233 1 189 191 120 8 16 Ua-Huka 336 336 63 282 10 1 0,3 3,5 Nuku-Hiva 1 383 1 321 183 809 61 77 5,5 7,5 Total Iles Marquises du nord 3159 3 097 479 2280 262 198 6,3 11,5 Hiva-Oa 854 725 142 388 111 98 11 29 Tahuata 608 608 141 438 97 12 2 22 Fatu-Hiva 438 438 96 384 60 54 12 16 Total iles Marquises du sud 1 900 1 771 379 1 210 268 164 8,6 22,1 Total iles Marquises 5 059 4 868 858 3 490 530 362 7,15 15,3 a Signification des abr6viations: PT = population totale d'une ile (y compris les vallees non visitees). PR = population recensee dans des villages visit6s. Pi = nombre d'individus interrog6s (fournissant les informations pour PS). PS = population concern6e par le sondage. NCS = nombre de cas recenses par le sondage. NCO = nombre de cas officiels (figurant dans les rapports des formations sanitaires). TIO = NCO x 100 = taux d'incidence morbide officiel. PT TIS = NCS x 100 = taux d'incidence morbide d'apres le sondage. PS Tahuata entre les taux de morbidite officieux (22%) et officiels (2 %) temoigne d'une estimation par defaut, non n6gligeable, dans les rapports officiels; la plus forte morbidite actuelle concerne l'ile d'Hiva-Oa avec un taux d'incidence de 29% ce qui correspond a 2,6 fois plus de cas que n'en comptent les rapports officiels; - A Fatu-Hiva, le peu de difference entre le taux d'incidence officiel et le taux d'incidence obtenu par le sondage s'explique par la proximite des deux vallees habitees et l'acces facile de l'une a l'autre. Seuls les cas b6nins 6chappent de ce fait a l'investiga- tion officielle; -a Nuku-Hiva, les chiffres officiels sont le plus proches de ceux recueillis par le sondage, vraisem- blablement parce que cette ile ben6ficie de l'infra- structure sanitaire la plus importante; - la morbidite ciguaterique dans le groupe sud est pres de deux fois superieure a celle du groupe nord; - pour l'ensemble de l'archipel, on peut conside- rer que les chiffres officiels repr6sentent environ la moitie des cas reels d'intoxications par poissons veneneux; - ces chiffres, officieux ou officiels, font de l'ar- chipel des Marquises l'un des plus ciguat6rig6nes - sinon le plus ciguat6rig6ne - de la Polynesie fran9aise. Espeices ve'neneuses Au cours de I'annee 1971, les poissons les plus souvent cites i l'origine d'intoxications sont des perches de mer (essentiellement Popi,' Fana, et a un degre moindre Taivaiva), des loches (Teeiao, Faeta, Mataiti, Hapaaui), des becs de cane (Peani, Ovivi), des poissons-chirurgiens (Paahua, Ume, Ume puaka), des perroquets (Tatue, Fana tatue), des barracudas (Tapatu), des carangues (Tahara). Le tableau 2 et la figure montrent la part prise par les diverses especes veneneuses dans le determi- nisme des cas de ciguatera recenses. On constate que 41 especes appartenant a 12 fa- milles ont ete incriminees. Les Lutjanides repr6- 1 Les noms vernaculaires utilis6s sont ceux le plus fr6- quemment usit6s. Mais ces noms varient 6norm6ment suivant les groupes d'iles et les lies elles-memes. 70 R. A. BAGNIS Tableau 2. Poissons vdn6neux des iles Marquises en 1971 Nombre Taux Famille Espece Nom local d'intoxications d'incidence caus6es par famille (%) Acanthurides 14,1 (poissons-chirurgiens) Ctenochaetus strigosus Paahua, Mahaa 40 Acanthurus a/ia/a Mahapuafano 11 Naso lituratus Ume puaka 12 a unicornis Ume 10 s brevirostris Mahakeo 2 Balistid6s 0,9 (balistes) Balistoides viridescens Humu 5 Carangid6s 5,1 (carangues) Caranx sexfasciatus Faonohuo 3 a melampygus Euua, Tahara 24 L6thrinid6s 10,6 (becs de cane) Lethrinus miniatus Peani, Ovivi 52 D variegatus Vipuake 4 Lutjanid6s 24,2 (perches de mer) Aprion virescens Utu 3 Lutjanus bohar Haka, Faana, Fana 30 > monostigmus Taivaiva, Taiva 11 A kasmira Teape, Tekape 18 a gibbus Popi 41 a vaigiensis Onau, Penau 2 Gnathodentex aureo/ineatus Taakihi 19 Aphareus furcatus Fauhahanui 4 Pentapodid5s 2,5(dorades) Monotaxis grandoculis Mu, Patioti 13 Mugilid6s 2.3 (mulets) Crenimugil orenilabis Hakuna, Tava 12 Mullid6s 1,9(barbillons) Parupeneus pleurostigma Mako 3 a multffasciatus Mako 5 Upeneus vittatus Kaoa 2 Ostraciontid6s 0,2(poissons-coffres) Ostracion cubicus Keapace 1 Scarid6s 13,6(poissons-perroquets) Scarus rubroviolaceus (males) Tatue 28 a a (femelles) Fana tatue 22 a ch/orodon Ofa, Oputea 3 a globiceps Paati nanao 4 a forsteri Paati opu tautau 7 a venosus Paati tapu 3 a sp. Tatue 5 Scombrid6s 0,9(thons) Gymnosarda unicolor Vau 5 Serranid6s 16 (loches et m6rous) Epinephelus spiniger Kopau 2 > merra Teeiao 18 a fasciatus Teeiao, Kikina 12 Cephalopolis argus Hapaaui 26 a sp. Opaapao 2 Var/ola louti Preie, Uee, Mataiti 14 Epinephelus melanostigma Faeta, Haoa 11 Sphyraenid6s 5,1(barracudas) Sphyraena barracuda Tapatu 15 a forsteri Tapatu papa 12 Poissons divers non pr6cis6s 14 2,5 LA CIGUATERA AUX iLES MARQUISES Lu Z-C.)LU z %U 0'L U... E~4 Z L) D. FAMIL ES CPOI FAMILIES DE POISSONS Taux d'incidence ciguat6rique par famille de poissons en 1971 aux tlies Marquises sentent 26,6 %Y du total; les Serranides: 16%; les Acanthurides: 14,1 %; les Scarides: 13,6%; les Lethrinides: 10,5 %, etc... On notera que dans quelques circonstances, le nom du poisson n'a pu etre foumi, mais les speci- mens veneneux non identifies n'interviennent que pour 2,6% des cas. Enfin, il faut egalement noter qu'aucun des pois- sons pelagiques p&ches tels thazards (Roroa), thons yellow-fin (Kaahi), chinchard (Papahu, Popo) ne s'est aver6 toxicophore. Dans la famille des thons, seuls les Vau, thons aux dents de chien, qui aiment se rapprocher des r6cifs accores, ont ete parfois veneneux. Par ailleurs, parmi les poissons benthiques de consommation courante, il ne nous a pas ete rap- porte de cas d'intoxications par rouget (Meakua, Tanui), par saupe (Nenue), par tarpon (Moi). Zones toxicogMnes Elles sont dans l'ensemble beaucoup plus etendues que ne le laisserait supposer la notoriete. Les moda- lites d'extension a partir d'un lieu determin6 semblent echapper iL toute loi actuellement connue. Dans chaque ile, on retire l'impression qu'au cours des annees le phenomene a evolu6 avec des recru- descences suivies de periodes d'accalmie. Dans le groupe sud, la quasi-totalite du pourtour des trois fles habitees est touchee. Si les zones proches des villages sont le plus frequemment incri- minees, c'est tout simplement parce que leur proxi- mit6 les rend plus facilement accessibles aux pecheurs. En revanche, a Motane, ile inhabitee, seule la cote ouest est ciguaterique. Dans le groupe nord, les zones dangereuses sont plus restreintes. A Nuku-Hiva, les cbtes de la partie ouest de l'ile, peu peuplees, sont indemnes. A 71 72 R. A. BAGNIS Ua-Huka, la region suspecte est encore limit6e a une baie et a une pointe de la cote sud-ouest. Enfin l'ile de Eiao, la plus au nord de l'archipel, semble totale- ment vierge de ciguatera. Mais a Ua-Pou, on assiste depuis 1970 a une recrudescence des cas, qui n'epargne qu'une bande c6tiere a l'est de l'ile. Prospection toxicologique En fonction des donn6es de l'enquete epidemiolo- gique, une prospection toxicologique a ete organisee sur 24 lieux de peche habituels, r6put6s toxiques et 4 zones a priori saines de l'archipel. Ces 28 stations couvraient la majeure partie des zones de peche d'accas relativement ais6, situees i proximite des vallees habitees, ainsi que 2 zones dans les iles inhabitees de Motane et Eiao. Au total, plus de 1200 poissons appartenant a pres de 60 especes, representant 15 familles et pesant un peu plus d'une tonne, ont ete pech6s. Pr6s de 1000 d'entre eux ont ete testes en animale- rie. Les resultats bruts de l'experimentation animale, evalues suivant les normes utilisees a l'Institut Louis Malarde depuis bientot 5 ans,1 ont permis de recenser plus de 300 poissons veneneux. Leur r6par- tition par espece et par localite confirme et precise les donnees de l'6tude 6pidemiologique. Aspects cliniques Sur le plan symptomatologique, l'affection revet un polymorphisme extreme. L'anamnese permet cependant de distinguer deux formes cliniques prin- cipales qui se superposent a deux modalites classiques d'intoxication. Dans un premier cas, il s'agit gen6ralement soit d'une primo-intoxication, soit d'une recidive relati- vement tardive, c'est-i-dire qu'il s'est 6coul6 plus de deux mois entre les deux accidents consecutifs. Nous sommes en presence d'un tableau subjectif, neuro- digestif complet avec vomissements, diarrh6e, dyses- th6sies, paresthesies, myalgies, arthralgies, frilosite, asthenie, vertiges, prurit et parfois meme paresies. I1 est difficile par un interrogatoire qui fait appel i I'anamnese d'appr6cier une quelconque atteinte cardio-vasculaire, mais cette atteinte serait frequente si l'on en croit les m6decins en poste dans l'archipel, qui l'ont souvent objectivee. En ce qui me concerne, au cours de la mission, j'ai eu l'occasion d'observer cinq cas d'intoxication aigue. Dans quatre d'entre 1 Des jeunes chats sont nourris en poissons suspects a la dose de 10% de leur poids net. La toxicit6 est d6termin6e quantitativement suivant les signes cliniques observ6s 48 heures apres I'ingestion. eux, j'ai note une bradycardie (de 50 a 60 pulsations par minute), des bruits du cceur assourdis et une tension art6rielle abaissee avec une valeur maximale inferieure a 100 mm de mercure. Aucun cas d'intoxi- cation mortelle ne m'a ete rapporte, ni n'a ete signale dans les rapports officiels, mais 43 malades ont dL etre evacues de leur village pour etre hospi- talises dans des formations sanitaires de Taiohae et Atuona, dirigees par des medecins. Dans un second cas, le tableau neurologique isole est au premier plan, fait essentiellement de troubles de la sensibilite parmi lesquels dysesthesies et prurit jouent un role majeur. Cette forme clinique rappelle, par de nombreux aspects, la ( gratte# de Nouvelle- Caledonie. Le prurit dans certains cas domine tellement la scene qu'il entramne des lesions de grattage tres etendues, propices aux surinfections. Cette forme conceme habituellement des malades qui recommencent a consommer du poisson avant d'etre totalement remis d'une primo-intoxication. La lenteur d'elimination de la toxine ciguaterique, admise par la plupart des auteurs, place ces individus lors de chaque ingestion de poisson (a priori peu ou pas veneneux) dans des conditions de receptivite supraliminaire. f1 a en effet e prouve experimenta- lement, d'une part que la concentration toxinique dans l'organisme devait atteindre un certain seuil pour declencher un syndrome clinique, d'autre part que, dans une zone donnee, la totalite des poissons d'une espece determinee renfermaient une certaine quantit6 de toxine. Ces demieres formes cliniques, qui representent dans les iles de Tahuata et Ua-Pou 68% des formes, posent un probleme de sante publique important, car elles surviennent dans des vallees o'u les poissons de recifs ou de roches constituent la seule nourriture d'origine animale dont disposent aisement les diverses couches de la population. De plus, sur le plan de la pathogenie, elles mettent en relief le r6le d'eventuelles reactions immunitaires d'organismes sensibilises, vis-a-vis de quantites minimes de toxine ou de composes amines a identifier, dans le determi- nisme de certains sympt6mes du tableau clinique de la ciguatera. CONCLUSION La flambee de ciguatera qui a eclat6 ces dernieres ann6es aux iles Marquises est en pleine phase d'extension a la fois pour le nombre des especes veneneuses et leur distribution. Elle ne concerne pas les poissons p6lagiques. Elle ne semble obeir i aucun critere etiologique precis. On peut simplement LA CIGUATERA AUX ILES MARQUISES 73 admettre que dans chaque ile, le phenomene (ou sa recrudescence) prend naissance en une zone assez limitee, a la suite d'une agression naturelle ou artifi- cielle sur le milieu, souvent difficile a mettre en evi- dence dans le temps, et qu'ensuite il s'etend au gre de la chaine alimentaire marine franchissant lente- ment les divers niveaux trophiques. Quand les gros poissons predateurs sont atteints, ils transportent la toxine qu'ils ont accumulee, parfois fort loin du lieu ofi elle a pris naissance, et surprennent des consom- mateurs trop confiants. C'est pourquoi dans cer- taines zones des poissons ichtyophages sont ven6neux alors que les microphages et phytophages ne le sont pas. Mais ces lieux sont devenus tres rares dans l'archipel et l'importante toxicite presente des pois- sons chirurgiens et perroquets dans la plupart des eaux prospectees ne laisse pas augurer d'une resolu- tion rapide de la ciguatera aux iles Marquises, bien au contraire. En effet ces poissons microphages sont un reflet initial fidele d'une flambee d'ichtyosarco- toxisme. Leur v6nenosit6 temoigne donc de 1'evolu- tivit6 actuelle du phenomene. Sur le plan de la sante publique, les consequences des intoxications par poissons v6n6neux sont loin d'etre negligeables, car les poissons de roche consti- tuent dans de nombreux villages marquisiens la seule source de proteines animales. Dans l'immediat, la protection de la population ne peut etre assur6e que par une education sanitaire poussee jointe a un apport de moyens materiels permettant aux habitants des vallees desheritees de pratiquer la peche au large ou l'elevage. II faut les mettre en garde contre le danger de la monoalimentation en poissons de recif, qui les sensibilise lentement, soit a des doses minimes de toxine ciguaterique, soit aux proteines pisciaires en general. Mais il faut parall6lement assurer la ration proteique de base a l'aide de poissons pela- giques ou de betail a importer, si l'on ne veut pas voir rapidement s'installer un 6tat de malnutrition. Tant que les mecanismes presidant a l'apparition de la ciguatera et les moyens de diagnostiquer la v6nenosite du poisson avant sa consommation ne seront pas mieux connus, c'est vraisemblablement dans la diversification du regime alimentaire que reside la solution du probl6me de la ciguatera aux iles Marquises. SUMMARY CLINICAL AND EPIDEMIOLOGICAL ASPECTS OF CIGUATERA IN THE MARQUESAS ISLANDS Almost the whole archipelago of the Marquesas Islands, situated to the north-east of French Polynesia, is at pre- sent undergoing an outbreak of ciguatera-a disease prevalent in tropical waters and caused by the ingestion of certain species of fish that are normally edible. In its more severe form, the disease presents a polymorphous syndrome with neurological, cardiovascular, gastrointes- tinal, and osteomuscular manifestations of varying sever- ity. A less spectacular form, tending to be chronic, is characterized essentially by dysesthesia, with persistent pruritus as the main element. The most frequently encountered species of fish that cause ciguatera are snap- pers, groupers, surgeon-fish, parrot-fish, emperors, and jacks. These are to be found in most fishing areas near inhabited villages. An epidemiological study carried out in 1972 revealed that the annual morbidity rate in several of the islands oscillated between 15% and 30%. Thus the public health problem posed by ciguatera in this archipelago is far from negligible. RtFIRENCES BIBLIOGRAPHIQUES Bagnis, R. A. (1970) Recherches sur l'origine, la nature et l'action physiologique des toxines ciguateriques en certains biotopes coralliens de la Polynesie FranVaise (These, Bordeaux). Bagnis, R. A., et al. (1970) Bull. Org. mond. Sante, 42, 69-88 Banner, A. H. (1967) Marine toxins from the Pacific. 1. Advances in the investigation offish toxins. In: Animal toxins, New York, Pergamon, pp. 157-165 Halstead, B. W. (1967) Poisonous and venomous marine animals of the world, vol. 2, Washington D.C., US Government Printing Office Niaussat, P., et al. (1967) Rev. Cps Sante' Armees, 28, 219-242 Randall, J. E. (1958) Bull. mar. Sci. of the Gulf and Caribbean, 8, 236-267

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