L'epidemie de fievre jaune de I'Extreme Nord du Cameroun en 1990: premier isolement du virus amaril au Cameroun R. Vicens,1 V. Robert,2 D. Pignon,1 H. Zeller,3 P.M. Ghipponi,1 & J.P. Digoutte3 Une 6pid6mie de fievre jaune a 6clat6 dans le Nord du Cameroun de septembre a d6cembre 1990 dans une population immunologiquement receptive. On connatt 182 cas, dont 125 deces, mais on esti- me que le nombre de cas r6els se situe entre 5 et 20 000, avec un nombre de d6ces de 500 a 1000. La zone concern6e est dans l'aire d'6pid6micit6. Elle est montagneuse avec un habitat rural dense, quoique dispers6. Une enqu6te men6e en fin d'6pid6mie a permis l'isolement du virus et c'est la premiere souche iso- 16e au Cameroun. L'6tude de 107 s6rums montre 20% de porteurs d'lgM contre la fievre jaune exclusi- vement. Les moins de 10 ans repr6sentent 63% des porteurs d'lgM. En IgG, il y a 98% de r6actions crois6es avec des souches West-Nile et dengue 2. L'enquete entomologique a permis la capture de divers Aedes, dont A. aegypti, dont on reconnaft l'origine dans de tres nombreux g?tes larvaires domestiques. C'est ce vecteur qui est consid6r6 comme responsable de la transmission interhumaine. Introduction La province de l'Extreme Nord du Cameroun a regu- lierement enregistre des cas presumes de fievre jaune (FJ) de 1979 a 1985. Des enquetes serologiquesa, b, c (1) et entomologiquesa, d, e mettent unanimement en garde contre l'importance du risque amaril dans cette 1 Centre Pasteur de Garoua, BP 921, Garoua, Cameroun. Les demandes de tires a part doivent etre envoy6es a cet auteur. 2 Antenne ORSTOM de l'Organisation de Coordination pour la Lutte contre les Endemies en Afrique centrale (OCEAC). 3 Institut Pasteur de Dakar, Sen6gal. a Heyman, D.L. Rapport initial dune enquete sur la fievre jaune au Nord du Cameroun (Pette, Juin 1980). Rapport OCEAC, Service 6pidemiologique, Doc. multigr. b Germain, M. Enquete dans le Nord du Cameroun relative a des cas d'ictere grave avec suspicion de fievre jaune, janvier 1981. rapport d'enquete OMS. Doc. multigr. c Merlin, M. & Josse, R. Rapport d'enquete s6rologique polyva- lente par sondage menee dans le d6partement du Mayo-Sava. Rapport OCEAC, Service d'epidemiologie et de statistique no 564/OCEAC/SES (1985). d Cordellier, R. Les vecteurs potentiels de fi6vre jaune en saison des pluies. Enquete entomologique dans le Nord du Cameroun (Maroua, Pette, Bogo, Mora), juillet 1983. Rapport d'enquete OMS, Doc. multigr. e Cordellier, R. Les vecteurs potentiels de fievre jaune en fin de saison des pluies. Enquete entomologique dans le Nord du Cameroun (Maroua, Pette, Bogo, Mora), octobre 1984. Rapport d'enquete OMS, Doc. multigr. Tire a part NO 5370 region. Ces recherches confirment des travaux plus anciens (2, 3). Cependant le virus n'avait pas ete isole chez l'homme ni chez le vecteur, et les tech- niques serologiques recentes de detection des IgM (4, 5) n'avaient pas ete utilisees. En novembre 1990, sur la base d'arguments cli- niques et serologiques, une flambee epidemique de FJ a ete notifiee 'a l'OMS (6). Nous rapportons ici le premier isolement de virus amaril au Cameroun, les observations effectuees sur le terrain et au laboratoi- re, et les considerations epidemiologiques qui en decoulent. Description de I'epidemie Le premier cas rapporte date du 15 septembre 1990 et le demier du 22 d6cembre.f Au total 182 cas dont 125 deces sont connus. L'information a ete recueillie pour 82,4% dans 12 centres de sante et pour le reste sur les lieux d'habitation par le Service de Sante Publique. On retient les cas d'ictere febrile avec signes hemorragiques tels qu'hematemese, melena, gingivorragies et epistaxis. Le plus grand nombre de cas (118, soit 78,6%) est enregistre du 15 octobre au 15 novembre. Les f Aly Toupouri. Epid6mie de fievre jaune dans l'ExtrOme Nord du Cameroun en 1990. Rapport du Ministere de la Sante Publique, Cameroun. Doc. multigr. (1991) Bulletin de lOrganisation mondiale de la Sant6, 71 (2): 173-176 (1993) © Organisation mondiale de la Sante 1993 173 R. Vicens et al. Fig. 1. L'epidemie de fievre jaune du Cameroun (sept.-dec. 1990). 140 E .1°N 2 StppessemidXseque............oiab .............. Fort o..op ib P*rm.tr.p.d miq ClSaaesubrpiab ....d.deotan dates d'apparition des premiers cas dans les diffe- rents centres de sante ne mettent en evidence aucun front de progression du virus.9 Dans un meme villa- ge les cas sont disperses: a Bao par exemple, lieu d'isolement de notre unique souche virale, les neuf cas connus surviennent pendant une periode de 37 jours. Enfin il n'y a jamais plus de deux cas par jour dans un meme village.! Les enfants de moins de 10 ans sont les plus atteints et representent 72,8% des cas notifies. Les moins de 5 ans representent 42,8%. Un seul cas de moins d'un an est observe. 61,5% des malades sont de sexe masculin. Description de la zone La zone d'epidemie (Fig. 1) est situee dans les deux departements du Mayo-Sava (prefecture Mora) et du Mayo-Tsanaga (Mokolo), anterieurement reunis sous le nom de Margui-Wandala. Elle s'inscrit entre 10° 45' et 110 01' de latitude N et 130 43' et 14° 07' de longitude E; 'a l'ouest c'est la frontiere nigeriane. Cette region des Monts Mandara ceinture la plaine de Koza. L'epidemie s'est developpee dans la seule zone montagneuse dont la partie habitee a une altitude 9 Cordellier, R. Rapport d'6valuation dune 6pidemie de fi6vre jaune au Cameroun, Province de I'Extreme Nord (novembre 1990). Rapport d'enquete OMS, Doc. multigr. de 800 m environ. L'ensemble de cette zone couvre approximativement 1000 km2. Le climat est tropical soudanien sec. I1 presente une unique saison pluvieuse de mai 'a octobre avec un maximum de precipitations en aou't et un total annuel moyen de 800 mm. La population appartient au groupe Mafa/Kirdi; elle est rurale. L'habitat, en concessions familiales (Sare), est tres disperse, sans villages individualises. Cependant la densite humaine est exceptionnelle- ment elevee et on estime que 200 000 personnes habitent la zone oiu les cas ont ete rapportes. Resultats 10) Un des demiers cas cliniques a pu faire l'objet d'un prelevement de sang total le 26 novembre 1990. Conserve jusqu'a Dakar en azote liquide, il a permis le premier isolement de virus amaril au Cameroun (souche Dak HD 78 359). Cette souche a ete isolee apres passage 'a l'aveugle sur cellules Aedes pseudoscutellaris AP61 en culture et a ete identifiee par immunofluorescence a l'aide d'ascite immune polyclonale specifique de la fievre jaune et de 1'anticorps monoclonal specifique. Cette identification a ensuite ete confirmee apres passage sur souriceau nouveau-ne. I1 s'agissait d'une fillette de trois ans du village de Bao venue au dispensaire de Soulede avec la 174 WHO Bulletin OMS. Vol 71 1993 Fievre jaune au Cameroun en 1990 notion d'hematemese. L'enfant se presentait avec une febricule, un ictere des conjonctives et des paumes des mains, une deshydratation cutanee, un foie a 2 travers de doigt, une rate non palpable. Elle est morte le lendemain au 6e jour d'evolution. 20) 107 serums ont ete preleves fin octobre et fin novembre dans 11 villages et concernaient 23 familles dont 20 avec au moins un deces suspect. Toutes les tranches d'age etaient representees. L'etude en immunofluorescence et en ELISA IgM (immunocapture) et IgG (4, 5) vis-a-vis de quatre flavivirus a apporte les informations suivantes: - 20% etaient porteurs d'IgM anti-FJ et la propor- tion de sdrums porteurs de ces IgM etait plus grande en octobre (35%) qu'en novembre (11%); - aucun serum n'avait d'anticorps de type IgM dengue 2, West-Nile ou Wesselsbron; - 81% etaient porteurs d'IgG anti-FJ, la proportion de ces porteurs croissant avec l'age; - les reactions croisees entre flavivirus etaient fre- quentes avec les IgG (98%, 98% et 53% des serums positifs en IgG anti-FJ respectivement pour les souches dengue 2, West-Nile et Wes- selsbron); - chez les moins de 5 ans, 42% etaient porteurs d'IgM anti-FJ (dont trois gargons de 3 et 4 ans porteurs d'IgM anti-FJ sans IgG anti-FJ) et 26% seulement etaient seronegatifs pour la fievre jaune; - chez les 5 a 10 ans, 21% etaient porteurs d'IgM anti-FJ et 26% etaient seronegatifs pour la fievre jaune; - chez les plus de 10 ans, 13% etaient porteurs d'IgM anti-FJ et 5% etaient seronegatifs pour la fievre jaune. 30) Une enquete entomologique dans la zone de l'epidemie s'est deroulee du 23 au 29 novembre 1990, soit un mois apres le debut de la saison seche, alors que l'epidemie n'etait pas encore termin6e.h Elle a permis la capture d'Aedes agressifs pour l'homme appartenant aux especes suivantes, vec- trices averees de FJ: Ae. aegypti, Ae. furcifer et Ae. luteocephalus. Le taux d'agressivite de ces moustiques etait faible, au maximum une dizaine de piquires par homme par jour pour Ae. aegypti domes- tique, et moins d'une piquire par homme par jour pour les Aedes selvatiques. hRobert, V. et al. Resultats dune enquete entomologique dans les Monts Mandara (Extreme Nord du Cameroun) lors dune 6pi- demie de fievre jaune en novembre 1990. Doc. Multigr. Entomo- logie medicale et parasitologie, ORSTOM: Centre Pasteur du Cameroun, n° 8/91. De nombreux gites larvaires domestiques et peri-domestiques ont ete rencontres. Les gites domestiques etaient en plein air mais dans l'enceinte des concessions. I1 s'agissait d'une part, de jarres en terre enterrees et servant au stockage de l'eau de boisson, et d'autre part, d'abreuvoirs en pierre pour les animaux. Ces gites etaient productifs en Ae. aegypti lors de l'enquete. L'indice recipients etait nul ou faible avec un maximum de 10 a Djinglyia. Les gites peri-domestiques etaient constitues de debris de poterie; ces gites, particulierement nom- breux dans les secteurs accidentes en altitude, etaient asseches lors de l'enquete. Il existe une relation entre l'observation d'Ae. aegypti domestique la oiu des cas de FJ ont 6te rapportes et leur absence dans les zones exemptes de cas. Il est des lors etabli qu'Ae. aegypti a ete le vecteur principal, voire exclusif, de cette epidemie. C'est lui qui est tres probablement le responsable de la transmission interhumaine. Commentaires epidemiologiques Depuis longtemps soup,onnee, la realite de la FJ dans le Nord du Cameroun est ici demontree. Une souche de virus amaril est isolee en fin d'epidemie sur le seul cas clinique rencontre fin novembre. Douze tentatives d'isolement sur des prelevements sanguins realises en octobre ont ete voues 'a l'echec en raison d'une defaillance de la chaine du froid. Les recentes techniques serologiques confirment leur inte're't et leur fiabilite' (4, 5). La methodologie par enquete retrospective est bien connue pour etre sous-evaluatrice de la mortali- te (7). En appliquant les corrections d'usage en pareil casg et sur la base des 125 deces recenses, c'est de 500 a 1000 deces qu'il faudrait deplorer. Quant au nombre total de cas, estime soit en appliquant les taux classiques de morbidite (compris entre 5% et 20%), soit en extrapolant les donnees serologiques recoltees (sus-evaluatrices de la circulation virale 'a cause du biais d'inclusion), il ne semble pas possible de presenter une fourchette plus precise que celle de 5000 'a 20 000 cas. Cette epidemie s'est entierement deroulee dans l'Faire d'epidemicite>> du virus amaril, telle que defi- nie par Germain et al. (8) et qui se caracterise essen- tiellement par l'absence de circulation selvatique du virus et par un haut niveau de receptivite de la popu- lation non vaccinee. En consequence, l'epidemie n'a pu avoir pour origine que l'introduction du virus par un ou plusieurs hommes en phase viremique, en pro- venance d'une zone out le virus circulait, par exemple le Nigeria voisin qui notifie reguli'erement des cas depuis 1984. Une population immunologiquement r6ceptive et la presence de vecteurs ont autorise le developpe- WHO Bulletin OMS. Vol 71 1993 175 R. Vicens et al. ment de l'epidemie. Rappelons que de 1957 a 1965 le Cameroun a interrompu la vaccination anti-amari- le systematique et que 148 975 doses de vaccin ont ete distribuees de 1965 a 1989 dans les deux d6parte- ments du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga, totalisant 604 000 habitants en 1987, dont 98 765 doses dans la seule r6gion de Pette qui n'est pas conceme'e par 1'e'pidemie actuelle. L'amplification de l'epidemie n'a pu se faire qu'avec une forte densite de vecteurs. II est etabli qu'au cours de la saison pluvieuse les gites domes- tiques et peri-domestiques produisent nettement plus d'Ae. aegypti que ceux observ6s dans notre enquete en saison seche (2).d, e Le disseminateur du virus dans la region n'est certainement pas Ae. aegypti dont on connait la faible capacit6 de vol. En presence de populations de singes reduites, ce role peut etre principalement assigne a l'homme pour les grandes distances, mais un role secondaire des vecteurs sel- vatiques, surtout Ae. furcifer et a un moindre degre Ae. luteocephalus, n'est pas exclu dans la dissemina- tion locale du virus. La fin de l'epidemie est a mettre sur le compte de trois facteurs: l'immunisation naturelle par la circulation natu- relle du virus: 84% de notre 6chantillon, non vac- cine recemment, est porteur d'IgG et/ou d'IgM; l'6tablissement de la saison s6che des la mi- octobre a epuise les populations de vecteurs sel- vatiques (Ae. furcifer et Ae. luteocephalus) et peri-domestiques (Ae. aegypti) et a fortement reduit les domestiques (Ae. aegypti); -une campagne de vaccination d'urgence utilisant 213 984 doses, ddclenchee a partir du 25 octobre.f Summary Epidemic of yellow fever in north Cameroon in 1990: first isolation of yellow fever virus in Cameroon Some two years ago, suspicious cases of yellow fever (YF) were reported in northern Cameroon. A deadly epidemic broke out during the second half of the rainy season (from 15 September to 22 December 1990) with 180 known cases, of which 125 died. The real figures could have been be- tween 5000 and 20 000 cases with between 500 and 1000 deaths. The affected area was within the yellow fever belt, which is situated around latitude 110 North and 140 East. In this mountainous area (altitude, about 800 m) the rural inhabitants are scattered, with a high density of 200 000 people per 1 000 km2. Investigations began at the start of the dry season and a strain of yellow fever virus was iso- lated for the first time in Cameroon. A study of 107 serum samples (23 families in 11 villages) was carried out by immunofluorescence and ELISA, which showed 20% IgM carriers for yellow fever virus and nothing for the three other flavi- viruses, although these were largely present; there were up to 98% crossed reactions in IgG with dengue 2 and West Nile strains. The under- 10 age group represented 63% of the IgM carriers. An entomological study was carried out at the same time. It permitted the capture of Aedes aegypti, A. furcifer, A. luteocephalus and the iden- tification of numerous potential larval sites, at times still in the productive phase of A. aegypti which is considered to be the principal vector. The density of the imago and larva forms was low at this time of the year, although earlier studies confirmed a high density of A. aegypti in the rainy season. This yellow fever epidemic among immunolo- gically susceptible persons was controlled by natural immunization of the population, elimination of the vectors, and by a vaccination campaign. Bibliographie 1. Tsai, T.F. et al. Investigation on a possible yellow fever epidemic and serosurvey for flavivirus infec- tions in northern Cameroon, 1984. Bulletin de l'Organisation mondiale de la Sant6, 65: 855-860 (1987). 2. Rickenbach, A. & Button, J.P. Enquetes sur les vecteurs potentiels domestiques de fievre jaune au Cameroun. Cahiers ORSTOM Serie entomologie m6dicale et parasitologie, 15: 93-103 (1977). 3. Salaun, J.J. & Brottes, H. Les arbovirus au Came- roun: enquete s6rologique. Bulletin de l'Organisation mondiale de la Sante, 37: 343-361 (1967). 4. Lhuillier, M. & Sarthou, J.L. Interet des IgM anti- amariles dans le diagnostic et la surveillance epide- miologique de la fievre jaune. Annales de virologie, 134E: 349-359 (1983). 5. Saluzzo, J.F. et al. Int6ret du titrage par ELISA des IgM specifiques pour le diagnostic et la surveillance de la circulation selvatique de flavivirus en Afrique. Annales Institut Pasteur, 137: 155-170 (1986). 6. OMS. Relev6 6pid6miologique hebdomadaire, 65: 376 (1990). 7. Cordellier, R. L'epidemiologie de la fievre jaune en Afrique de l'Ouest. Bulletin de l'Organisation mon- diale de la Sante, 69: 73-84 (1991). 8. Germain, M. et al. La fievre jaune selvatique en Afrique. Donnees recentes et conceptions actuelles. M6decine tropicale, 41: 31-43 (1981). 176 WHO Bulletin OMS. Vol 71 1993
Organisation mondiale de la santé (OMS) · Journal articles
L'épidémie de fièvre jaune de l'extrême nord du Cameroun en 1990 : premier isolement du virus amaril au Cameroun
Voir le document original
Le texte intégral est hébergé par l’organisation qui le publie. lawenc.com indexe les métadonnées et renvoie vers la source officielle.
Texte intégral
Informations clés
Organisation
Organisation mondiale de la santé (OMS)
Type de document
Journal articles
Source
Organisation mondiale de la santé