Bull. Org. mond. Sante 1973, 49, 143-148 Bull. Wld Hith Org. Le charbon humain en Afrique Reflexions a partir de 22 nouveaux cas observes en Haute-Volta J. SIROL,1 Y. GENDRON 2 & M. CONDAT 3 Le charbon humain en Afrique n'a donne' lieu qu'a' de tres rares publications. Or la naladie est frequente sur ce continent comme en temoigne l'epidemie rapporte'e ici. Les problmes du devenir de cette infection restent aujourd'hui largement pose's en raison des difficultes d'application du programme de vaccination du betail. L'elevage africain et les hommes exerVant les professions les plus proches du betail sont grandement expose's. L'im- portation de sous-produits animaux infectes est & l'origine de la plupart des cas europeens. Le charbon humain est, en Europe, une maladie rare. Les publications les plus rdcentes sont celles de Gold en 1955 relatant 177 cas contract6s a partir de laine de mouton import6e, de Helou en 1968 (1), de Heyne en 1968 (2), de Knight en Grande- Bretagne en 1969 (3), de Masse et al. en France en 1969 (4), de Marchand & Furon (5), de Gernez- Rieux et al. (6) et de Wattr6 (7) en 1967. En Europe orientale au contraire, les travaux sont tres nombreux et font l'essentiel des publications actuelles. En Afrique, pays d'6levage, le charbon animal est parfaitement connu et localis6. D'autre part, les animaux y sont r6gulierement vaccines, du moins jusqu'A ces demieres ann6es. Le charbon humain, par contre, n'a donn6 lieu qu'i de tres rares publi- cations cliniques, que ce soit en pays anglophones ou francophones. Une etude bibliographique r6cente nous a permis de relever: la mention de cas tunisiens en 1944 (8); la description d'epid6mies en Basse Casamance en 1947 (9), en 1948 (10) et en 1949 (9); la relation de cas en Oubangui-Chari en 1952 (11), au Maroc en 1953 (12) et en 1973 (13), ainsi qu'en Guinee en 1965 (14); - la description de 8 cas a Thiadaye au Sen6gal en 1965 (15), et celle d'un cas de charbon menin- ge en 1970 dans ce meme pays (16); 1 Professeur Agr6g6, Chefdu Service de Medecine exotique et de Rhumatologie, H6pital d'Instruction des Arm6es Laveran, Marseille, France. ' Chef des Services m6dicaux, H6pital de Ouahigouya, Haute-Volta. ' Assistant des Hopitaux des Arm6es, H6pital d'Instruc- tion des Armees Laveran, Marseille. la description d'une epidemie au Tchad en 1971 (17). Signalons aussi qu'en Haute-Volta, bien qu'au- cune publication n'ait attire l'attention sur ce pro- bleme, les Services de la Direction de la Sante publique ont fait etat de statistiques (in 18) ou l'on constate que les regions de Bobo-Dioulasso et de Ouahigouya repr6sentent les deux foyers principaux de charbon humain. En Afrique anglophone, on releve les travaux de Cole (19) en 1951 ia Dar es-Salam, de Samson en 1970 et Drake en 1971 en Rhodesie du Sud (20) (21). On ne peut donc qu'etre surpris de la raret6 des rapports. I1 est bien entendu certain que les sept pays cites: Maroc, Senegal, Guinee, Haute- Volta, Tchad, Rhodesie du Sud et Kenya ne sont pas en Afrique les seuls touches par le charbon humain. En verite, bien que cette maladie soit riche d'interet, elle est sous-estimee par les cliniciens. Cette attitude n'a guere change depuis 1949, date 'a laquelle Bres regrettait d6ja' < qu'on ne la trouve que rarement etudiee dans les revues de Pathologie tropicale et meme omise dans certains traites de Pathologie coloniale )>. La discretion des auteurs trouve son pendant dans le contexte medical de la sante publique. En effet, l'etude de l'Annuaire de Statistiques sanitaires mon- diales de 1969, publie en 1972 (22) montre que 14 Etats africains seulement ont declare leurs cas de charbon reconnaissant par lit meme l'interet du probleme (tableau 1). Parmi ces 14 Etats, 4 seulement sont francophones. En 1971 (17), nous avons rapport6 25 observations tchadiennes de charbon humain apparues apres une 3099 - 143- J. SIROL ET AL. Tableau 1. Charbon: nombre de cas d6clar6s dans 14 Etats africains en 1969G Pays francophones Cas D6cbs Pays anglophones Cas D6cbs Divers Cas D6cbs Haute-Volta 448 1 Ghana 10 2 Libye 18 0 R6publique centrafricaine _ b Nig6ria 97 - Angola 100 - Gabon - - Soudan 174 7 Rwanda 62 - Ouganda 98 2 Kenya 307 4 Rhod6sie du Sud 1 - Afrique du Sud 12 Maurice - a Source: Organisation mondiale de la Sant6 (1972), Annuaire de Statistiques sanitaires mondiales, 1969. b - = quantit6 n6gligeable. dpizootie. L'un d'entre nous (Dr Gendron) peut faire etat aujourd'hui de 22 observations colligees en Haute-Volta, 'a Ouahigouya, en 1972. Nous en donnons les traits cliniques majeurs dans le tableau 2. Les scenes cliniques ont ete caractdristiques dans la regle. Tous les malades presentaient une seule pus- tule (tableaux 2 et 3), sauf dans l'observation 16 oiu il y avait deux pustules cote a c6te. Cinq fois la pustule s'est accompagnee d'un cedeme particuliere- ment important faisant evoquer un cedeme malin (fig. 1). Jamais celui-ci n'a ete observe isoldment. Une fois aussi la pustule etait accompagnee d'une diarrh6e dont l'origine charbonneuse n'a pu etre affirme'e (observation 6). Une meningite charbon- neuse a donne une note viscerale authentique au tableau de l'observation 8. Une fois enfin, un col- lapsus brutal et irreversible dramatisait l'evolution (observation 2). Sur les 22 observations, 16 eurent une evolution favorable. Six malades devaient decdder: - par compression ceddmateuse cervico-thoracique (observations 1, 10, 22); - par collapsus cardio-vasculaire (observation 2); - par meningite charbonneuse (observation 8); - par troubles diencephaliques (observation 9); - au cours d'un syndrome hemorragique (obser- vation 22). Signalons enfin que la gudrison, dont temoigne la chute de la crouite, est obtenue en une vingtaine de jours et qu'il demeure une cicatrice indelebile dans les 3/4 des cas, lisse ou gaufree, achromique souvent chez le melanoderme (fig. 2). DISCUSSION Epidemiologie Un fait particulierement interessant: celui de la survenue de ces 22 cas dans un contexte epizoo- tique quelque peu analogue 'a celui que nous avions observe au Tchad (17). Il s'agit toujours de l'eclosion de la maladie humaine dans une zone de champs maudits dont la permanence est un peu oublide en raison de la vaccination constante du betail. Que l'incidence de cette vaccination s'abaisse, qu'un cheptel non vaccine penetre dans cette zone (la chose est frdquente dans ces pays de nomades et de trans- humance), le charbon animal reapparait, vite suivi du charbon humain. Le mode de contamination est directement lie au betail malade. Il est soit direct par manipulation de chair, du cuir, des os frais ou par I'absorption de viande cadaverique (observations 1 a 17); soit indirect par le biais d'objets souilles, d'dpineux por- teurs passifs, d'insectes piqueurs comme nous l'avions observe (17). Dans le cadre de l'epidemie de Ouahigouya, un boeauf malade a ete abattu, depece et consomme dans le village de Zomkalaga, a 50 km de Ouahi- gouya; un a deux jours apr's, de tr's nombreux cas de diarrhee survinrent dans ce village de 500 habi- tants sans que, faute d'equipement technique, on puisse reconna2tre leur etiologie. Les malades 9 et 17 provenaient de ce village... Ils ne firent qu'une forme cutande pure. Les sujets des observations 18 a 22 n'avaient pas participe au repas infectant et aucun contage ne put etre releve avec certitude. 144 145LE CHARBON HUMAIN EN AFRIQUE Tableau 2. Rappel sch6matique des observations Dur6e No Age Sexe Elements cliniques a d'hospita- Evolu-(ann6es) lisation tion b Mode de contamination(jours) 1 50 M P. joue droite; oedeme malin; troubles respiratoires 2 11 M P. flanc droit; collapsus 3 15 M P. crAne; aedbme maxillaire et cervical 4 30 M P. flanc gauche; aedbme thoracique; temperature: 40'C 5 5 F P. cou; adenopathies cervicales; temperature: 39°C 6 13 M P. crane; wedAme facial droit; diarrh6e 7 11 M P. nuque; temperature: 37,5°C 8 40 M P. dos; coma febrile; m6ningite purulente 9 10 F P. flanc droit; wedAme facial; temperature: 41 C; polypn6e 10 50 M P. cou; asdeme considerable du cou; troubles respiratoires 11 4 M P. crAne; cedeme facial 12 5 M P.tronc; dbme 13 8 F P. crAne; cedAme 14 3 F P. crane; cadAme facial 15 6 M P. fesse droite 16 3 F Deux P. paraombilicales A droite; cadbme 17 11 F P. retro-auriculaire droite 18 60 M P. oreille gauche 19 12 M P. cuisse gauche; cedeme; adeno- pathies inguinales gauches 20 7 M P. flanc droit; cadAme + 21 4 M P. flanc gauche; cadbme + 22 13 M P. flanc droit; cedbme +++; epistaxis; h6morragies 10 D D G Ingestion de viande cadaverique (chevre) 14 G Manipulation de viande cadaverique 10 10 10 G G G Ingestion de viande cadaverique 2 D D D G G G G G G G G G G G Contact direct? Pas de contage connu D a p - pustule. b D = d6c6s; G = gu6rison. Tableau 3. Localisation des pustules sur les segments Dans l'observation 18, le contage a pu etre realise corporels selon une modalite directe au moment de l'inhuma- Localisation Nombre de cas CrAne 6 Face 2 Cou 3 Tronc 10 Membres superieurs 0 Membres inf6rieurs 1 tlon au malaae ce l'observation 1u. Repartition des cas L'homme, de par ses activites en rapport avec le gibier ou le betail, parait etre le plus touche: 18 hommes pour 7 femmes dans 1'epidemie de Fort- Lamy; 16 hommes pour 6 femmes dans 1'epidemie de Ouahigouya. Lors de cette derniere, les enfants ont ete pref6- rentiellement atteints: 77% (tableau 4). J. SIROL ET AL. Fig. 1. Pustule charbonneuse de la r6gion malaire gauche. Aspect typique des v6sicules dispos6es ((en collier de perles ), associ6es b un ced6me de la face. Clinique Les formes cutanees avec oedeme satellite ont ete constamment retrouvees. La meningite charbonneuse d6crite rappelle 1'existence des formes de charbon visceral, interne, particulierement severes. Les trou- bles hemorragiques signales dans l'observation 22 ne font guere partie du tableau du charbon humain alors qu'ils sont au premier rang de la symptoma- tologie du charbon animal. II aurait ete tres interes- sant de faire une etude de la coagulation et des fac- teurs impliqu6s, etude qui aurait permis ou non d'incriminer un syndrome de coagulation intra- vasculaire diss6min6e que l'on ne peut qu'evoquer sur la baisse du taux de fibrinog6ne et des plaquettes. Tableau 4. R6partition des cas de charbon humain par age Age Nombre de cas observ6s i(ann6es) Fort-Lamy Ouahigouya 1 1 O 2-5 3 6 56% 77% 6-10 2 4 11-19 9 7 20 etplus 10 5 Fig. 2. Escarre paraombilicale en voie de gu6rison, secondaire A une pustule charbonneuse. Les moyens mis 'a notre disposition rendaient cette enquete impossible. Traitement et prophylaxie Le traitement est simple. II fait appel aux anti- biotiques qui sont tres actifs dans les formes cuta- n6es. Leur action est moins nette bien que certaine dans les formes viscerales dont ils ameliorent grande- ment le pronostic. La corticoth6rapie doit etre utili- s6e dans les formes oedemateuses s6v6res. Son action est la tres efficace comme le souligne tout particu- li6rement Doust (23). D'aucuns preconisent le serum anticharbonneux dans les formes cedemateuses s6v6res et les formes viscerales. La prophylaxie humaine dans ses diverses moda- lites apparait tout a fait illusoire dans les contrees en voie de d6veloppement, qu'il s'agisse de mesures individuelles ou s'adressant a la masse. En r6alit6, 146 LE CHARBON HUMAIN EN AFRIQUE 147 seule demeure la prophylaxie du betail et de ses sous- produits. Le betail doit etre vaccine avec le vaccin anti- charbonneux vivant (24) et (25) ou avec les vaccins bivalents tels que les vaccins anti-charbon bacteri- dien et charbon symptomatique (26) ou les vaccins anti-charbon et anti-brucellose (27). Cette vaccination doit etre imperativement main- tenue dans les pays africains dans le cadre d'une politique de 1'elevage et de sante publique. Les animaux charbonneux morts doivent etre enterres profond6ment pour eviter qu'ils ne soient deterres par les carnassiers et < nettoy6s # par les rapaces. Ils doivent etre recouverts de chaux qui interdira le retour des germes 'a 'air libre par le vehicule des vers de terre. La surveillance de l'industrie des sous-produits des animaux devra etre resserree: industrie du cuir, de la laine, des poudres d'os. Ces produits et plus particulierement les poudres d'os utilisees comme engrais ou nourriture animale ont ete responsables des cas de charbon decrits durant ces dernieres annees en Grande-Bretagne, en Belgique et en France (3) (28) (6). Ces quelques mesures, rigoureusement contr6lees par les services veterinaires ont permis la quasi- disparition du charbon humain en Europe et en Amerique du Nord. Elles doivent prendre ou repren- dre effet dans les pays africains en voie de d6veloppe- ment pour preserver non seulement les animaux domestiques mais encore l'homme. SUMMARY HUMAN ANTHRAX IN AFRICA Human anthrax is a disease that still causes concern in the countries of eastern Europe but is rather rare in western Europe. In Africa, however, it is frequently seen in animals and in man, although there have been few reports in the literature (only 14 since 1944) and the disease is seldom notified to the World Health Organiza- tion (by only 14 countries in 1969). This study concerns 22 cases in Upper Volta and 26 cases in Chad. The rarity of human cases is in striking contrast to the wide distribution of the disease among animals in Africa. Infection by direct contact and indirect infection both occur, but the authors attach particular significance to the rather rare transmission from infected animals to man via insects, which are passive vectors. In one of the cases reported here, the infection was transmitted by a tabanid. Cutaneous forms continue to predominate heavily over visceral and oedematous forms. The course of the disease is not always as simple as it is said to be. The prognosis should always be established with reservations, since death may occur through cardio- vascular collapse, haemorrhage, compression of the neck and chest owing to oedema, or purulent meningitis. Treatment consists mainly in the administration of antibiotics, which are particulary effective in the cutaneous forms of the disease. Cortisone should be given in the severe oedematous forms. The only practicable control measure in developing countries is the systematic vaccina- tion of cattle with live antianthrax vaccine or bivalent vaccines against both anthrax and brucellosis. Dead ani- mals should be buried deeply and covered with quicklime, and the trade in animal by-products, such as skins, wool, and bone meal, should be more strictly controlled. The import of infected animal by-products has been at the root of most cases occurring in Europe in recent years. The rigorous application of these control measures, which have led to the virtual elimination of human anthrax in Europe and in North America, should be introduced or reintroduced in developing African countries in order to protect not only domestic animals but also human beings, and at the same time render the trade in animal by-products less dangerous. RtiFSRENCES BIBLIOGRAPHIQUES 1. HELOU, E. Rev. med. Moy. Or., 4: 64-67 (1967). 2. HEYNE, D. 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Le charbon humain en Afrique : réflexions à partir de 22 nouveaux cas observés en Haute-Volta
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